L’enfance vietnamienne de l’écrivaine française Marguerite Duras (1914-1996) et sa présence dans son écriture ont été les thèmes de la conférence «Quelque chose d’inaltérable» tenue le 13 mai à l’Institut français de Hanoi (L’Espace).

L’événement a été organisé en l’honneur du 100e anniversaire de cette écrivaine française et à l’occasion de la réédition en vietnamien de son ouvrage L’Amant avec Catherine Bouthors-Paillart en conférencière. Ancienne élève de l’École normale supérieure, agrégée et Docteur ès lettres de l’Université Paris VII, cette dernière est aussi auteur de l’ouvrage Duras la métisse traduit en vietnamien, elle enseigne également la littérature en Classes préparatoires littéraires à Paris.

À travers des extraits de récits de Marguerite Duras, Catherine Bouthors-Paillart met en exergue des éléments originaux du style de cette écrivaine française, marquée par la culture et la vie vietnamiennes. L’influence de l’enfance au Vietnam de Marguerite Duras sur sa façon d’écrire, de vivre et de raconter est mise en lumière.

Ni blanche, ni jaune

Marguerite Duras, née de parents français instituteurs en Indochine, est marquée par le traumatisme de la séparation dans son enfance : séparation des communautés blanches et indigènes, de la langue française et vietnamienne. Immergée dans la population indigène et vivant pleinement son biculturalisme et son bilinguisme, la petite Marguerite souffre intimement de ces fractures et ne cesse désespérément de tenter de lier les cultures.

Son exil définitif pour la France en 1933 et ses débuts d’écriture en langue française ne feront qu'exacerber un sentiment profond de culpabilité et de trahison qu'elle gardera longtemps enfoui en elle. Duras attendra en effet 1976 pour verbaliser pour la première fois son fantasme de métissage et ainsi tenter de réparer ce qui lui apparaît comme la faute originelle de la séparation, identifiant l'enfant qu'elle a été et son «petit frère» à «des petits créoles plus jaunes que blancs». Mais le mot «métissage» est aussi et surtout à comprendre chez Duras dans un sens de séparation : celui d'une liaison, d'un tissage identitaire douloureusement impossible, Duras ne cessant de se décrire elle-même «sans identité, sans référence», ni blanche ni jaune.

«Plus des Vietnamiens que des Français»

Il s’agira d’envisager comment, dans cette perspective, ces données fondamentales de l’enfance indochinoise de l’écrivaine déterminent en profondeur son écriture. Quelques courts extraits dans lesquels Marguerite Duras rappelle son enfance au Vietnam témoignent de son mal-être identitaire.

«La forêt (…) c'est l'enfance. (…) Peut-être là seulement où j'ai vécu. (…) Moi, je parlais la langue vietnamienne. Mes premiers jeux, c'était d'aller dans la forêt avec mes frères. Je ne sais pas, il doit rester quelque chose d'inaltérable, après». (Marguerite Duras, Xavière Gauthier, Les Parleuses, 1974, Paris, Minuit, pp. 135-136.)

«On était plus des Vietnamiens, vous voyez, que des Français. C'est ça que je découvre maintenant, c'est que c'était faux, cette appartenance à la race française, à la, pardon, à la nationalité française. (...) En somme, un jour, j'ai appris que j'étais Française, voyez...(...) Les premiers jeux étaient des jeux d'enfants vietnamiens, avec des enfants vietnamiens – et puis on vous apprend que vous n'êtes pas Vietnamien, et qu'il faut cesser de voir des petits Vietnamiens parce que c'est pas des Français. (...) C'est très tard que je me suis aperçue de ça, peut-être maintenant, voyez-vous» (Marguerite Duras, Michelle Porte, Les lieux de Marguerite Duras, 1977, Paris, Minuit, p.60)

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